Antigone away…

Il faudrait

oui peut-être bien

que j’aille enterrer

le cadavre de ma jeunesse

avant que mes proches

le découvrent

Ou alors ce serait prendre

un risque

Le risque qu’au début et

à la fin

ils remarquent à quel point

tout était lié

L’avenir le passé

racontent un peu

le même livre

dont on tourne les pages

dans la moiteur suffocante

du premier été

où nos pères –

dans un accès

romantique

de sottise ou d’imprudence

ils ne donnent pas cher

de la Politique Agricole Commune

et des clôtures électriques –

pour la première fois

nous envoient faire paître

le troupeau – on a seize ans

On a seize ans

et des poussières

irritent nos pieds

pire que les sandales de paille

Et ça gratte et ça pique

atrocement

A l’étable

à chaque petit secouement

de fourche

nos poumons se tintent

de sang noir

On a seize ans

et nous n’avions pas besoin

de ça… –

oui le troupeau de Gasconnes

et de Blondes d’Aquitaine –

Tes ami( e )s n’ont déjà plus

que Nike, Elesse, Naf Naf

et Bensimon à la bouche.

Nous autres

pour faire les mariolles

tout ce qui nous vient

c’est des marques de vaches

Et on a pas l’air con

après…-

oui le troupeau

recalé des pastorales –

des laitières sur l’âge

Des génisses pas assez

endurcies des sabots –

sur les terrains en bordure

de route

et il s’agit d’un espace

herbeux et ténu

posé là

dans ce territoire

encore vierge à nos yeux

Cette zone minuscule

mais une zone quand même

– à droite les voitures

caillent le sang

de la départementale

où le vice du vent

parfois c’est le seul facteur

l’unique messager qui passe.

Et pour quelles nouvelles ?

Des trucs de la mutuelle agricole ?

Des faire-parts de baptême ?

Des avis de décès ?

Et quand c’est la mort

d’un grand oncle

mais d’un attention qui

vous claquait la nuque

pour quelques œufs pourris

contre le mur

de la coopérative

la nuque

à grands coups de béret

alors avec un rictus mauvais

mon frère et moi

on murmure :

même en Enfer qu’il aille

se faire enculer…

L’argot qui se pratique

à l’époque

sur ces hautes plaines

c’est le patois

La vulgarité est permise

à la seule condition

qu’on la laisse se déliter

sous la langue

comme le souvenir des chiques

la douceur acidulée

d’une friandise…

A gauche que de la rocaille

des prairies maigres

et la mousse qui sèche

à l’horizon d’un ciel

très bleu et trop vide –

une zone quand même

qui nous enseigne

chaque été de vacances

à la ferme

l’injustice de notre adolescence

puisqu’il y a toujours

une brune

une de ces brunes du Sud

dont on finira par croire

des années plus tard

qu’elles étaient en fin de compte

les cousines éloignées

des héroïnes de ce cher vieux

Scott Fitzgerald

puisqu’il y a toujours

une brune typique

de tous les Sud

d’ici et de derrière

la grande eau

pour déchirer

entre ses jolies dents

de nacre

de fille de médecin

de campagne

le paquet souple

de son nouveau petit copain

Et lui au moins

il l’emmène à la plage –

vers Narbonne ou à Leucate

où  » aux chalets « 

et c’est à Gruissan

et Beneix

justement

vient d’y tourner

37°2 le matin…

à la plage

où le sable ne sent presque plus

le fumier la sueur

des moissons

tout ça qui vous poisse

le tricot et le corps

et le gas-oil des machines –

elles commencent à faire

leur apparition un peu partout

A faire tâche dans le paysage

ces drôles de machines

A grignoter les derniers

rêves d’une Arcadie

laborieuse et souriante

confiante dans l’effort

et une certaine mystique

de la douleur

Ils commencent à investir

les amis de nos pères

D’abord ils investissent

du bout des doigts

Ensuite ils s’endettent

jusqu’au cou

Après certains meurent

des suites d’une longue

maladie

Après certains se pendent

à la seule branche

encore valide

d’un pommier d’hiver

d’un saule tortueux

Les derniers amis de mon père

la petite poignée qui reste

pour finir

se fera traiter de

petite poignée qui reste

de pollueurs en série

Mais c’est une toute autre histoire

Une histoire fabriquée

dans la tête

de celles et de ceux

qui une fois sur le seuil

propret du Paradis comme

de l’Enfer,

pourront aussi bien aller se faire enc…-

Oui les brunes typiques

de tous les Sud express

du monde

perdent un peu toutes

l’équilibre sans nous

l’année de nos seize ans

et elles apprennent à voir

le monde sous un angle inédit

Et les ongles de leurs nouveaux

petits copains

pour commencer

ne redoutent pas de s’ensanglanter

Sans doute n’ont-ils jamais

vécu

le traumatisme d’un vêlage

compliqué

Les brunes typiques

de nos seize ans

à la ferme

ont cent fois raison…

Il faudrait

oui peut-être bien

que j’aille enterrer

le cadavre de ma jeunesse

avant que mes proches

le découvrent

Ou alors ce serait prendre

un risque

Le risque qu’au début et

à la fin

je me fasse prendre

comme Antigone

Même si je pense qu’Antigone

a toujours eu raison –

cent fois eu raison –

de dire à Créon

que dans la vie

 pour commencer et pour finir

il faut faire ce que l’on peut…