« Bien souvent, il faut lutter pour être là »

Au commencement était le verbe puis le dictaphone devint cher, ce qui n’a pas empêché la revue N.A.W. A. de partir à la rencontre de Marc Guimo. Et ça s’est fait comme ça, sur les douze coups de midi, l’heure idéale pour cuisiner un poète. Nous l’avons retrouvé Chez Madame Gen – à l’intérieur un bric à brac hopperien noyé dans un rouge théâtral. Des jeux de miroir mélancoliques – où une terrasse d’angle du Xème arrondissement – théorème des lundi parisiens hors de portée du boulevard Magenta et de la gare de l’Est- apprenait tranquillement la patience à l’ombre des rues Martel et des Petites Écuries. L’homme à la quarantaine élégante se tient d’abord devant un thé – les poètes n’ont pas toujours des soifs de feu follet -, ensuite un confit – le canard n’a jamais engraissé que ceux qui grossissent pour un rien -, enfin deux cafés histoire de se mettre en retard dans des limites raisonnables. Le regard est sobre, les mèches rejetées vers l’arrière avec ce genre de négligé chic que pas un souffle de vent ne prendra la peine de venir déranger. Ce jour, comme dans l’œuvre de Guimo, seules les réalités se dispersent. Derrière ses lunettes, il regarde un peu autour de lui, le temps de vérifier que non, les têtes n’ont pas tellement changé depuis la dernière fois. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Sous cette allure de dandy mesuré à la voix douce, le verbe à tout moment peut claquer. Il suffit de tendre la joue et de prêter l’oreille. Entretien avec l’auteur d’Un Début de réalité (Polder 175) et de La poésie personne n’en lit (La Boucherie Littéraire), qui attend d’un éditeur qu’il soit avant tout un compagnon de route, une sorte d’alter ego.

Le titre de ton recueil La poésie personne n’en lit a fait grand bruit. Ma mère a décidé, par exemple, de brûler tous ses livres de Jules Supervielle. En lis-tu encore ? Et quoi ou qui, dernièrement ?

C’était un de mes objectifs, effectivement, de pouvoir débarrasser certaines bibliothèques de quelques collections qui ne servent plus. J’ai moi-même vendu récemment deux-trois ouvrages publiées à la NRF, pour pouvoir m’acheter des livres que j’avais vraiment envie de lire, par exemple le dernier recueil de Grégoire Damon dont j’ai à peu près tous les bouquins. J’aime bien ce genre d’action où on marque un choix politique dans la poésie. Tout le monde a ses classiques et je ne les jetterai pas tous. Il y a par exemple le vieux Buk (Bukowski). Tout le monde le cite, de toute façon, alors… Mais c’est plus une lecture récente qu’une référence. J’aimerais surtout citer Juarroz et Patrice Desbiens. Après, pour te répondre : oui, bien sûr, je lis encore de la poésie. Des fois, je n’en lis pas. A vrai dire, 95% de la poésie me tombe des mains. Je peux très bien me passer de poésie mais pas de cinéma. Quand j’en lis, c’est vers les poètes vivants que mes choix se portent. Des auteurs comme Jean-Baptiste Happe, Christophe Esnault, Damon comme je te disais et Heptanes Fraxion. Ce que je trouve étonnant, c’est que certains auteurs ont toujours du mal à parler de poètes contemporains qu’ils fréquentent assez souvent par ailleurs. Moi, je les lis. Je ne dis pas qu’ils m’influencent forcément, mais je les lis toujours avec plaisir. J’ignore comment les autres poètes fonctionnent mais moi, c’est toujours à la fois un amour et une haine. Il y a ce bouquin « La haine de la poésie »  (Ben Lerner. Allia)… le titre me semblait prometteur même si le contenu, à l’exception de quelques formules assez magiques, m’a dans l’ensemble pas mal déçu. Alors oui, il y a chez moi cette haine et cet amour de la poésie et c’est sans doute la raison souterraine qui m’a donné envie d’écrire ce recueil La poésie personne n’en lit. Le titre m’est d’ailleurs apparu bien avant les textes. Comme un truc résiduel dans la tête qui est resté pendant des mois et des mois. Parce que, quand on est lucide, la poésie c’est quelque chose qui n’existe pas, à part sur les quelques centimètres d’un rayon de la FNAC. Donc, parfois je lis de la poésie. Parfois, comme beaucoup de monde, je la trouve ailleurs…

Revenons à ce titre. Peut-on parler de manifeste et si oui : pourquoi ? Ou alors d’anti-manifeste. Et sinon, pourquoi pas ?

C’est plutôt un anti-manifeste. Il n’y avait aucune volonté de sérieux. Encore moins un désir de plaquer une idée particulière sur la poésie. D’ailleurs je ne crois pas en donner une définition très précise. Et je serai bien en peine de le faire. En revanche, après plusieurs retours de lecteurs, je me suis rendu compte que certains avaient pu le prendre comme un manifeste. Le langage est un malentendu, on le sait. Alors non, il ne s’agit surtout pas d’un manifeste mais d’un coup de gueule. Parce qu’il y a deux choses : la poésie et le milieu de la poésie. Bien souvent on a du mal à les distinguer. Une fois que vous avez mis le pied dedans, on réalise que l’une ne va pas sans l’autre. On est dedans, on croit faire partie de cette grande idée qu’est ou devrait être la poésie et très vite, il y a l’autre, le milieu, l’environnement qui se ramène, se colle, qui vient faire sa tique. Beaucoup de gens écrivent depuis des années. Il arrive que certains finissent par être édités. Quand ça arrive, on met les pieds dans cet environnement et il peut y avoir des déceptions. Moi j’ai commencé par une déception : Le Marché de la Poésie, à Paris. La première année, je fais le tour des stands, je vois les types derrière, l’esthétique générale des recueils et là, je me dis : bon, c’est pas très drôle tout ça. Pas très rock… La déception. Et par rapport à cette déception, il a fallu que je creuse un peu derrière, sur Internet notamment, en me disant : c’est pas possible, il ne peut pas y avoir que ça. Et de fil en aiguille, je suis tombé sur des blogs, quelques sites d’éditeurs qui n’ont pas forcément pied au Marché de la Poésie mais qui font souffler un vent différent, je ne dirais pas plus neuf, mais oui, différent, moins compassé, plus en prise avec la réalité des gens et des choses. Pour parler de mes découvertes, j’aimerais citer quelqu’un comme Simon Allonneau, par exemple. Ses vidéos m’ont « détendues » dans le sens où j’avais la confirmation que des poètes étaient capables de s’extirper de toute cette sacralité dans laquelle la poésie a tendance à se noyer.

Où en est-on du lyrisme en 2019 ?

Alors, j’ai fait un peu de fac. Assisté à des cours de littérature qui, selon les profs, étaient soit anesthésiants soit revivifiants et d’après eux, le lyrisme était le centre de la poésie, ce que je n’ai jamais très bien compris. Qu’est-ce que c’est le lyrisme ? Une émotion ? Dans mon souvenir, on opposait les poètes dits du réel aux poètes lyriques. Ce qui m’a toujours semblé frappant, étonnant. Parce qu’il y aurait d’un côté les rêveurs et de l’autre, des gens solidement ancrés dans des principes bien concrets. Comme si on n’avait le choix qu’entre ses deux voies-là. Il doit quand même être possible de naviguer entre des rives différentes et même de partir de l’une en tirant des bords vers l’autre et inversement, non? Bon, alors, le lyrisme il existe encore quand même, dans la mesure où tout l’héritage du romantisme, du néo-romantisme, reste très vivace et majoritaire dans la poésie. C’est comme un parti politique qui dominerait depuis des dizaines d’années. Le lyrisme, pour autant, il se fait bouffer par les gens du réel, puisque on arrive, aujourd’hui, à lire des poètes dits du réel qui parviennent à infuser du lyrisme dans la réalité, avec ce qu’elle peut avoir de sordide, parfois. L’exemple qui me vient en tête, c’est Heptanes Fraxion. Lui, avec ses poèmes qui sont dans la rue, auprès des gens qui n’ont aucune visibilité, il a certes les deux pieds dans le réel mais c’est fou comme il arrive à toucher une grâce lyrique. En fait, le lyrisme, c’est sans doute un outil. Ça dépend de ce qu’on en fait.

Écrire des poèmes, aujourd’hui, c’est se contenter de pisser dans un violon avec désinvolture ? Ou bien accorder sa guitare en fonction des principes de réalité de l’époque ?

Avec désinvolture, j’espère pas, parce que toute seule, elle vaut pas grand chose et on devient potache. Tout le monde peut être désinvolte. Et puis « pisser dans un violon », ça fait un siècle que Dada et les surréalistes sont passés par là. C’est plus tellement d’actualité, je pense. Se situer entre les deux, sans doute. Ni trop sérieux. Ni trop… désinvolte, oui, si tu veux. Mais dans tout ce qui domine actuellement, je trouve que ça manque de rire, de rock. C’est pas tant tout ce sérieux qui me dérange, mais cet esprit de sacré, ces relents de « la poésie doit être comme ci ou comme ça… » Tous ces gens qui sont des grands défenseurs d’une définition de la poésie et même plus que des défenseurs puisqu’ils sont les tenants d’un système. Mais un système qui repose sur quoi… Pas grand chose. Surtout si on veut bien se rendre compte que ça ne rapporte rien, la poésie. Mais je n’ignore pas, en étant sur Paris, l’influence de certains réseaux – en être ou pas ? C’est la question-, des réseaux qui régulièrement accordent des prix auxquels n’auront jamais accès 90% des poètes, quand bien même ils ont un talent fou, mais ils ne figurent pas sur les petits papiers, n’habitent pas Paris, ne connaissent pas telle ou telle personne…Sans être contre ça, parce que je ne suis même pas sûr de maîtriser les tenants et les aboutissants, je pense qu’il est important, au niveau de chacun des poètes ou même lorsqu’ils arrivent à se solidariser de temps à autres, de lutter contre ce système et de faire entendre d’autres voix.

A te lire, on remarque une attention particulière portée sur le monde du travail. Une manière de militer en douceur ? Un désir d’apporter ton éclairage sur cette période sombre ?

Bien souvent, il m’arrive d’écrire au travail, pour casser le fil. Le fil des objectifs, le fil des volontés qui ne sont pas les nôtres. Voilà. Ça ressemble à une pause clope sans la clope et sans l’extérieur, parce que ça peut être fait sur un bout de bureau, entre deux mails. C’est une micro-résistance, là où d’autres iraient sur Facebook, là où d’autres surferaient sur le net pour simuler des commandes sur La Redoute. Ma collègue fait des commandes fictives et moi ça m’arrive d’écrire des bouts de phrase par-ci par-là, un peu comme Perros écrivait sur n’importe quoi. Après, tout cela peut sembler banal. Quand on dit qu’il faut opposer au monde qui nous entoure une micro-résistance, c’est le genre de phrases qui n’a quasiment plus aucune valeur mais qui pourtant sont importantes quand on n’a pas la maîtrise totale de son temps. Je ne suis pas rentier, je ne peux pas me permettre de me dire : voilà, j’ai huit heures devant moi pour écrire. Mais le monde du travail, oui, c’est une source d’inspiration. C’est sans doute le levier grâce auquel j’ai peut-être retrouvé un pied dans la poésie. Sans ça, peut-être qu’il n’y aurait pas ces textes. Peut-être qu’il n’y aurait rien.

On te propose d’animer un atelier d’écriture dans une école en management des Ressources Humaines, quels thèmes souhaiterais-tu aborder ?

Je leur soumettrai trois humbles propositions. Le burn-out chez les rentiers. Un commercial peut-il être un bon père ? Et pour finir : survie et poésie dans un bureau RH.

Avec le portrait de quel poète, as-tu déjà eu envie de jouer aux fléchettes ?

Je chéris tout particulièrement les poètes dont je n’aime pas l’écriture. Ils font boussole. On écrit pour mais on écrit aussi contre. Quant à citer des noms, franchement ça ne va pas vous faire jouir et moi non plus.

Les contraintes d’écriture libèrent, dit-on, la créativité. Parmi les trois suivantes, laquelle choisirais-tu sans réfléchir ?

  Rédiger l’oraison funèbre de la femme ou de l’homme politique de ton choix en regardant du porno en chaussettes ?

  Décrire en dix lignes les symptômes de la ménopause chez Madonna ?

  Le président Bush junior s’est évanoui après avoir avalé un bretzel de travers. Imagine      ce qui a pu advenir aux bretzels restants ?

La troisième. Parce que j’ai un lien fort avec la nourriture. Bon, déjà, j’adore parler de bouffe. Vraiment. C’est d’ailleurs pour cette raison que votre thématique (Paranormal, Bretzel et Ménopause), quand vous m’en avez parlé, je me suis d’abord dit : oulàlà. Et puis, après réflexion : oh mais ça tombe bien, je dois bien avoir des trucs concernant la bouffe sous le coude. Et paf, je les ai retrouvés ! Il n’y avait plus qu’à faire un choix et quelques petits arrangements et les textes ont fini par croiser votre postulat bretzelien. La ménopause, j’avoue, je maîtrise assez mal. Je dois vous avouer que ça m’a arrangé, tellement je craignais d’endurer l’horreur du collégien ou du bachelier qui a quatre heures pour arrondir les angles d’un cadre précis, trop précis. Oui, la troisième.

Quel est le dernier album que tu as écouté jusqu’au bout?

Aucun temps de latence : The Lioness du groupe Songs : Ohia. Assez méconnu. Le chanteur Jason Molina est mort. Encore un des grands sacrifiés de l’Indie song. Je ne saurais pas comment qualifier leur musique. S’agit-il de folk song ? De Rock Indé ? Les morceaux sont parcourus par un peu tout ça. Un côté Lo-Fi, également. Des accents de country alternative, par endroits. En tout cas c’est le dernier album que j’ai écouté récemment, de long en large.

Le film que tu as presque eu envie d’aller voir ?

Le dernier Tarantino. Et puis quand j’ai vu le temps, pas loin de trois heures, ça m’a un peu refroidi. Quentin Tarantino, dernièrement, y’a beaucoup d’attentes mais aussi beaucoup de déceptions. Alors, j’ai eu un mauvais réflexe. Je le regarderai sans doute, plus tard, en DVD, avec la possibilité de pouvoir couper, ici ou là, en me disant : oh putain, ce qu’il est chiant avec ses dialogues qui n’ont décidément pas le niveau de ses premiers films.

L’été arrive. Quels conseils donnerais-tu à une jeune poétesse ou à un jeune poète désireux de bronzer en haut style ou en maillots deux pièces ? Des spots à leur recommander ?

Le rapport entre le bronzage et la poésie, j’ai pas bien compris (il rit aux éclats)… mais si ça peut faciliter l’inspiration, je me dis pourquoi pas… Alors, par expérience, je leur déconseillerai vivement la Bretagne. De toute façon, le seul conseil fiable que je pourrais leur donner, c’est qu’il vaut mieux écrire dans un lieu où on a ses petites habitudes. Idéalement, une cuisine, ce serait parfait. En tout cas, pour moi. Il faut se raccrocher à un lieu, connaître son milieu, sa terre ou son bout de bitume. Renouer avec sa faune, sa flore. Bien sûr que le changement peut faire naître des choses, mais à mon humble avis, il n’y a rien de mieux que d’explorer un milieu qu’on croit familier et de le revisiter à travers d’autres lunettes, d’autres filtres. Ou plutôt sans filtre. Sans le filtre du marketing, des médias, du sens commun. Puisqu’on parle de « vrai poète », jeune ou pas, qui dit vrai poète dit une définition du vrai. Encore faut-il la trouver et je défie n’importe qui de trouver où est le vrai dans l’époque actuelle. Déjà qu’au cours des époques précédentes, personne n’a pu répondre à la question. Non mais bronzer c’est un peu tromper…la poésie et le monde. Bronzer, c’est le marketing de la peau. C’est un business plan. Donc…Comme disait Baudrillard, on n’est plus dans le réel. On est dans le désert du réel. Dans des plans du réel. On ne scrute même plus le sol mais le plan du sol.

Tu as écrit quelque part, sur ton blog (Réalité dispersée) il me semble, « Tout est possible tant qu’on ne périme pas. » Ta propre date de péremption, tu vois ça comment ?

Je fais des allers-retours entre le périmé et la remise au frais. De toute façon, en naissant nous sommes déjà périmés. Après on fait des bidouillages. On bricole ce qu’on peut. On s’arrange avec ça. L’écriture peut être un moyen de pourrir moins vite. Mais il y en a d’autres. Ça pourrait être aussi, rencontrer quelqu’un. Des choses qui nous arrêtent dans nos déplacements, qui font que tout à coup on est là. Bien souvent, il faut lutter pour être là. Pas en attente de quelque chose, pas entre deux, pas par rapport à ce qu’on a fait. Non. Être là dans le besoin de présent. La poésie est un moyen mais ce n’est pas le seul. Pour moi, la poésie ça aurait pu être autre chose. Ça aurait pu être une guitare, un appareil photo. Mais le périmé n’est pas forcément un concept négatif. Bon voilà, on a beau résister, on vieillit et il y aura toujours des gens plus frais que nous. Plus frais d’apparence. De bronzage. Mais, bien sûr, un meilleur bronzage que le bronzage de Bretagne. Des gens avec une meilleure baraque, une meilleure élocution, une « meilleure poésie ». C’est comme le « vrai », le « meilleur », on ne sait pas trop bien où ça se trouve. Où on en prend la température. Par la bouche ou par où on veut. Et puis la péremption n’est pas éternelle. C’est comme une jachère, quelque chose de latent, qui n’a plus court dans le monde contemporain. Mais peut-être, justement, que ce qui n’a plus court, aujourd’hui, est en train d’agir sur un autre plan. Peut-être modifie-t-il, par revers, ce monde contemporain qui ne s’y attendait pas. La péremption ne m’effraie pas du tout. Je la vois un peu comme un passage secret vers la route qui, jusque là, s’était bloquée, uniquement ouverte à ceux qui avaient les bonnes cartes. Ou le bon bronzage.