C’est Pâques. Dimanche ou lundi ?

Je repense souvent à cette scène, me dit-il. C’est Pâques. Dimanche ou lundi ? Je suis encore enfant. Je suis en vacances chez mes grands-parents. Mon grand-père est un homme mauvais. Un vrai fermier de roman russe, celui-là. Ma grand-mère, j’ai pris l’habitude de l’appeler «bonne maman». Il m’arrive de songer: «c’est vraiment dommage qu’elle soit un peu sourde. Oui. C’est vraiment dommage». Ma grand-mère, j’aurais tellement aimé mettre ses rires dans ma poche. Les caresser, ensuite, comme un porte-bonheur. Ensuite, quand, par exemple, l’âme tenterait à nouveau de se noyer dans ce peu de boue qui sèche au pied des contre-terrasses de l’adolescence, là où les tendresses minuscules apprendront bien, un jour ou l’autre, à finir. Ensuite, quand, par exemple, le temps nous remplacera…

Je repense souvent à cette scène et c’est Pâques. Je suis encore enfant et tous les parents échouent d’une manière ou d’une autre. Mon grand-père s’efforce de survivre dans son petit film paysan et têtu. Il boit comme on châsse les causes perdues. Il jure sans désemparer, en patois, toujours. Je suis en vacances. Ma grande-mère bat l’omelette pendant que la radio diffuse à plein volume des airs de Tony Bennett. Aujourd’hui, je suppose que l’élégance du swing a dû pas mal adoucir le sort de son existence.  Un jour, elle m’a raconté cette fois où un G.I lui avait offert une tablette de chocolat. Un jour, mais un peu plus tard, j’ai revu «Tant qu’il y aura des hommes», dans un vieux cinéma de la rue des Ursulines, à Paris, et alors j’ai imaginé ma grand-mère au bras de Monty Clift.  Pourquoi? Parce que ma grand-mère, qui avait été brune dans sa jeunesse, ressemblait beaucoup à Deborah Kerr, cette actrice qui avait su imposer au monde sa rousseur lyrique, l’air de vous dire, mais sans le dire,  «Chaton, remballe ton conte de fée. J’y crois plus…»

Je repense souvent à cette scène et c’est pâques. On m’a encore envoyé là-bas pour les vacances. Je regarde mon grand-père boire. Je l’écoute pester contre toute la création, l’Europe et la Politique Agricole Commune. Et sinon, le reste du temps je suis dehors, à épier le silence. Et donc ce jour-là, il se passe «ça» que j’aperçois entre les mailles carrées du petit grillage qui sépare notre jardin de la ferme voisine. Le voisin traîne un agneau. A l’aide d’une corde, il lui attache les pattes arrières, le suspend, cul par dessus tête, à la branche du saule tortueux qui trône, comme un chêne de Saint-Louis du pauvre, au milieu de sa cour en terre battue, pour une fois déserte. Les poules ont compris. Elles ont du fuir vers le tas de fumier. Ou trois champs plus loin. Furtivement, les lueurs de l’aube passent dans la lame d’un couteau que le voisin tient à main droite. La gauche caresse, avec un reliquat de douceur, la toison de l’animal que ce simple contact rassure aussitôt. Et puis la main s’éloigne, le voisin égorge l’agneau d’un coup sec. Son geste est précis. C’est un geste d’une précision incroyable. Un geste brutal et pourtant aucun signe de méchanceté ne semble agiter sa main. Une fois la besogne accomplie, le voisin s’éponge le front. Et puis il soupire. D’où je suis, il me semble que son haleine est bleutée. Je repense souvent à cette scène. Je n’ai jamais vu mon grand-père tuer un agneau, ni même une poule. Je me demande si, lui,… C’est Pâques. Dimanche ou lundi ?