ÉDITO # 1

J’ai vu, sinon les meilleurs esprits de ma génération, faut pas déconner quand même, en tout cas une brochette d’ami-e-s poètes de qualité mais déjà assez vieux pour se caricaturer, je les ai vus se comporter comme les derniers des pour avoir leur nom dans cette anthologie grassement subventionnée et lue par personne.

J’ai lu quelque part, entre un train pour Paris et les pentes de la Croix-Rousse, qu’un poème était à la fois rêverie vécue… mouais… et composition d’images… mouais, mouais… puis il y a eu cette vision sortie de la grisaille : un type à mèche & écharpe & esperluette s’extasiait devant un bouquet de fleurs mortes. Sur le monde flottait une odeur de ragoût, et alors j’ai su. La poésie, ça se marchait pas mal sur la queue et un peu les pieds devant.

J’ai marché jusqu’au plateau de cinéma le plus proche. Un peu en marge : un vieil accessoiriste américain. Lui, sa barbe de six semaines, une casquette de base-ball vissée sur le crâne comme un début de canular. Lui et ses animaux fantastiques.

Crois-moi, petit. Sur chaque tournage, je leur mène la vie dure. Mais rassure-toi, les acteurs n’ont pas été maltraités, aucun animal n’était armé !

Bref…

J’ai dormi sous l’étoile du chien. À mon réveil, d’étranges entrées maritimes, un bar de plage so chic et vachement à la mode. Aussi, massés sur la terrasse, les membres du clergé culturel de l’endroit. Il me semble que tous vantaient l’ouverture prochaine d’une sorte de marché de la poésie à vivre comme une chasse aux œufs solidaire. Mouais, mouais, mouais. Surtout, mais un peu plus loin, à l’écart sur la plage, deux filles. La plus proche m’a dit :

– J’ai passé l’âge de faire ça. Et pourtant, je rentre tout juste de la Fête du Livre de Bron. Moi, tout ce que je voulais, c’était faire écouter les chansons de Mark Hollis à deux-trois auteur-e-s en dédicace. Et maintenant, regarde...

L’autre, qui venait de se faire refouler par un videur aux mains moites de reconnaissance :

– Laisse tomber. C’est mort. On a plus qu’à reprendre le chemin de l’entraînement. Et un jour, qui sait, on va remporter notre petit championnat des causes perdues !

Elles m’ont invité à les suivre. D’abord, un concert de Pop électrique. Ensuite, un film bâti autour d’un seul plan séquence à l’âme sombre…

En sortant du cinéma, j’ai poussé jusqu’à l’ashram dunkerquois de cet homme à la calvitie consciencieuse. Il avait mauvaise mine, comme après une partie de bowling perdue à Coudekerque-Branche. Mais dans ses yeux, je lisais une parfaite connaissance des horaires d’ouverture de la friterie ainsi que de ceux des grandes marées. Je savais ne pas perdre mon temps avec lui. Quand, enfin, j’ai osé ma question, il a dit :

– T’es sérieux, gamin, ou il te manque un trimestre ? La poésie, ce que c’est ? Une supérette devant laquelle se presse tout un tas de rouleurs de mécanique qui voulaient devenir musiciens. Un groupe de rock, mais un qui aurait survécu devant une enfilade de frigos vide. Un genre de western fauché qu’on tourne avec un fond de sauce à l’américaine dans les sierras raccourcies du Vercors. Maintenant, bouge ! Tu vois pas que je suis en train de crever des suites d’une allergie aux moules contractée sur le tard ?

F.H. + B.J.