ETATS D’ESPRIT

Je lis Brigitte Giraud

et son Avec les garçons

que je dois ramener ce soir

à mon amie

et que j’oublierai sur un coin de mon bureau.

Je lis Brigitte Giraud et le corps adolescent

et je souris de sa justesse

et de ce mot à l’autre bout de la phrase

qui résume si bien le mouvement

entre l’ennui et l’émoi.

C’est un bleu matin

de connivence

un matin où mon visage contre la vitre

illumine le soleil

un de ces matins qui vient détourner le monde de ses torpeurs

et où le ciel vous suit.

Je remarque l’individu assis face à moi

non pas à son visage mais à la pochette noire à rabat

qu’il tient dans ses mains et où est noté au stylo bille son nom

sur la tranche blanche

son nom avec des Z partout et que j’avais déjà lu

avant de lire ses yeux qui n’ont rien d’un écolier.

Et puis il y a ce jeune qui nous rejoint

de grands yeux noisettes, un costume noir et une chemise blanche

un teint de porcelaine

des mains qui ne tiennent rien

pas même un téléphone

et un je ne sais quoi rieur

et cinématographique

comme tout droit sorti d’un Kusturica.

Et c’est ainsi, dans des détails que je reçois et me fabrique

que la fiction dans mes mains rejoint le réel

et qu’à son tour le réel peut prendre vie.

Alors assise, j’alterne

parfois les yeux dans le livre

parfois les yeux devant moi

à chercher une correspondance.

Et puis les contrôleurs montent dans le tram

et je l’entends respirer fort

et devenir faible

et je sais que j’ai un ticket

acheté pour une occasion qui n’a pas eu lieu

alors je lui parle

il m’écoute

et ceux d’à côté aussi.

Et je lui tends mon ticket

et je sens une zone tout autour de moi

s’obscurcir.

Il me remercie

il n’y croit pas

comme si plus rien dans ce monde ne pouvait être offert..

Les autres non plus ils n’y croient pas

comme s’il n’existait pas d’offrandes possibles pour les coupables.

Et lorsqu’ils lui sont tombés dessus

à 4 puis à 6

parce qu’il était jeune

parce qu’il avait glissé son ticket pour le composter

avec l’intention « délibérée » de frauder

il avait beau dire qu’il avait simplement oublié

qu’il avait un ticket

regardez

ils ont demandé les papiers

ils ont exigé l’identité

et le téléphone

et ils ont compris qu’avec lui qui n’avait rien

ils seraient bien les plus forts.

On va voir ce qu’on va voir.

Il est 8h30 dans le tramway la journée ne fait que commencer.

Et les autres autour de moi se sont mis à me regarder

en souriant

presque heureux

l’ordre soit de nouveau rétabli.

Je suis sortie

confuse

et dans la confusion d’un monde

que je ne peux plus lire.

Depuis, au même arrêt je regarde

coupable et honteuse de lui avoir donné ce malheureux ticket

je regarde si je le vois.

Mais il est comme arrêté

et seul.