La chatte du Christ

Un soir, nous avons improvisé un pique-nique. Port de l’Arsenal. C’était à l’heure de l’apéritif couchant. Le soleil, juste avant de mourir, n’avait même pas peur de son ombre. A la qualité de l’air, sans mal on devinait qu’un peu partout des tas de gens décideraient bientôt de presque tout quitter ou d’être au bord de prendre un chien. Les rires étaient sur les terrasses, de chaque côté opposé de Paris, nos dents grelottaient de désir, de cette envie d’enfin savoir si nos corps retrouveraient le chemin de l’ergonomie, après tant d’histoires moches, atroces, tronchées jusqu’à l’os. Des histoires d’une nuit et au bout du compte à rebours enclenché avant que le réveil ne sonne, la rosée du matin qui retrouve son goût de solitude…

La première fois, on le sait tous les deux, compte toujours pour du beurre. La première fois, de toute façon, on était au pieu mais on avait gardé nos fringues. Comme si on avait couché ensemble sans coucher ensemble. On s’embrassait. C’était d’une douceur incroyable. On s’embrassait. J’ai senti que tu avais presque envie de pleurer des morceaux de larmes dans le vertige immense de mon souffle blanc. Oui, presque. La première fois, on se caressait. Nos mains tremblaient comme deux écureuils tombés d’un arbre. Il faisait chaud et ça nous glaçait le ventre…

Un soir, ta tête a basculé entre mes cuisses. Et avant de… j’ai soupiré : « mon dieu… » Tu m’as dit plus tard : « dès que je te…c’est comme si j’embrassais la chatte du Christ… »

Un soir, nous avons improvisé un pique-nique. La joie déployait des trésors d’impatience dans le seul but que les mélancolies battent en repli sous les porches profonds de la ville, là où une petite bande de baisers volés sauraient, tôt ou tard, les mettre en pièces. Il y avait des étudiants, des rats et des pigeons. Sur des plaids versicolores, les étudiants révisaient la première cuite de leur vie. Certains filles trouvaient certains garçons « jolis » et comme il y avait toujours des garçons pour leur dire, à chacune personnellement : « putain, t’es trop belle ! », peu à peu le monde a cessé de se méfier des adverbes…

La première fois, on a bu un peu de vin blanc à même la bouteille. Le goulot sentait la chaleur de l’été. On fumait beaucoup, certes, et c’était pour reposer nos langues. La fumée nous mordait les doigts. Mes lèvres allaient bien au-delà des tiennes. L’amour et ses certitudes un peu violentes. Plus tard, j’ai compté deux traces de dents venues mourir comme des balle perdues entre mon cou et cette épaule où les mauvaises herbes de ta barbe s’arrachaient toutes seules, sans lever la tête…

Avant de te retrouver, je dévalais les pentes de Belleville en pédalant sur un morceau des Chromatics, Tick of the clock. Et oui, Tick of the clock, en écoutant comme déjà l’image sortait du son. Et oui Tick of the clock et j’étais une fille, une parisienne. Une fille, une parisienne qui aimait jouer sa Roxanne perchée sur son balcon tout terrain, ou la selle d’un vélo de ville mais c’est du pareil au même. J’étais une parisienne et je savais qu’une fille trouve toujours une bouche. Mais là, c’était la tienne que je voulais retrouver. Je pédalais dans l’amour d’un été naissant. C’était l’été et nous venions de décider que nos passions se conduiraient toutes seules. Sur la dernière voie rapide portée à la connaissance de la banlieue libre et décomplexée, d’autres filles, d’autres garçons juraient de se venger en déversant un peu d’eau de javel sur la pelouse de leur voisin. Au mois d’août, elles et ils se promettaient d’être heureux, le temps d’une semaine maillot de bain et plage attifée comme une baraque à frites. Le temps de parfaire le piège du bonheur, le temps de regonfler la piscine…

Un soir, je pédalais sous un soleil de pique-nique avant de retrouver ta bouche, ta langue, les séquences de nos mains jointes, de nos joues qui rosissent- je te trouvais « joli garçon » . A t’entendre  : putain, j’étais trop belle- au moindre compliment. Les tiens étaient fiévreux. Je te sentais aussi fragile qu’une nuit de givre échouée au milieu de la canicule. Tu voulais boire mes sueurs. Je t’ai parlé de mon frère…

La première fois, avant qu’on s’embrasse, un vieux rasta mettait sa race à une vieille caisse à savon. Si toi et moi on était poète, un jour-  rien qu’un jour mais ensemble -, peut-être qu’on pourrait mettre assez de distance et de salive entre Could you be loved et le Romancero Gitan

Un soir, je t’ai demandé : « Et si je tombe amoureuse, alors c’est toi qui me relèves ? »