Lau, juste Lau…

Maintenant, c’était l’automne. En passant devant le Marché des Batignolles, A. avait cru apercevoir cette fille, une ancienne connaissance du temps où des foules immenses montaient et descendaient encore les escaliers des maisons de disque. Les attachées de presse donnaient toujours l’impression d’avoir été élevées dans l’amour de Dieu – leur label manager passait en premier. Ensuite venait le tour des artistes et de leurs petits caprices de star – et la crainte du diable – les mains baladeuses du label manager. L’anniversaire à souhaiter, dès minuit. Ou pas, si jamais leur « boss », lequel vous donnait invariablement, soit du « chouchou », soit du « chaton », venait de franchir, ni vu ni connu, le seuil de la cinquantaine. Le taxi, avec juste ce qu’il fallait de remontant en coke ou en petites pilules, qu’une de ces sales petites gouapes était toujours en droit d’exiger, quand bien même sa suite princière et la salle où il devait se produire n’étaient situées qu’à trois rues de distance -, et toutes ces femmes et tous ces hommes ressentaient comme une hâte perpétuelle, au point que dans le souvenir de A., elles et ils étaient tour à tour l’expression de l’orgueil, de la colère, de la peur et de la menace. Parfois, le plus souvent c’était à l’occasion de la sortie d’un album à grand renfort de strass et de paillettes, une cohue invraisemblable de fans se massait devant l’immeuble de telle ou telle major et A., à l’unisson de l’arrogance fragile de tous « ses éminents confrères », s’était à maintes reprises amusé à comparer tous ces gens transis de dévotion à des chasseurs de fantômes tenus scrupuleusement à la lisière de ce jeu d’ombres et de lumières, d’où émergeaient, à intervalles réguliers et avec une précision d’horlogerie, – tous les « chouchous » et « chatons », lâchés en meute par leur « boss », usaient de malice toute professionnelle pour minuter ces apparition de la vierge -, les statues poudreuses de leurs idoles. Entre deux dates de concert, il pouvait encore arriver qu’on jette des petites perles innocentes à ces vieux cochons de rockers. Les patrons de label juraient, après coup, que les jeunes victimes étaient, du moins au début, toutes « hyper consentantes ». Et puisque les vieilles idoles, c’était réputé pour s’assoupir sur leur fin de race, on trouvait toujours le moyen d’endormir des histoires que personne, de toute façon, ne prendrait la peine de raconter. Au moment où A. pris place derrière « l’étal du bon goût » – la charcuterie de son oncle qui l’avait embauché quand il était « en galère » -, la mémoire continuait de tourner en boucle comme l’un de ses morceaux préférés. Il n’y avait pas foule, ce matin, au Marché des Batignolles. Alors A. pouvait laisser venir…

Elle s’appelait Laurence. Oui, voilà. Laurence Delbasty. Mais tout le monde, son label manager y compris, l’appelait Lau. Jamais « chouchou » et surtout pas « chaton ». Non. Juste Lau. Elle avait le nez basque et des façons de grande prêtresse calquées, à la mimique près, sur celles de Crissie Hynde, la meneuse en chef des Pretenders. Mais oui, cette fille qu’il avait aperçue juste avant que feu son arrogance fragile ne courbe l’échine sous les fourches caudines du Marché des Batignolles, mais oui, cette fille ressemblait bel et bien à Lau. A. avait quand même du mal à l’imaginer traînant son caddie-poussette entre les étals d’un marché couvert. Mais s’était-il imaginé une seconde, à l’époque, en train de vendre du saucisson d’Auvergne et de la charcuterie corse d’un peu partout ? A., et la plupart de « ses éminents confrères » pas mieux, était convaincu que ce monde durerait toujours. Après tout, la jeunesse était éternelle. Une génération de nouveaux jeunes gens modernes prendrait toujours la relève de sa devancière et ainsi de suite jusqu’à la consommation des siècles et des sueurs, se passant le bon vieux mistigris du mal être et de la révolte qui, depuis que le rock était le rock, le punk était le punk, la pop était la pop, le rap était… avaient toujours été là, comme une seconde peau en latence, un mauvais sang qui caillait sous le cuir des blousons, une envie féroce de défoncer des trains qui chauffait sous les capuches.

A ses débuts, la loi Evin et ses mesures de prohibition à la française, commençait pourtant à faire des ravages dans le milieu de la presse magazine et en particulier dans celui de la presse « rock », dont l’essentiel des recettes publicitaires émanaient surtout des cigarettiers et des marques d’alcool. Mais non, là encore, A. et son idéal simplifié n’entrevoyaient pas le coup fatal que cette nouvelle gauche – bien en peine de changer la société, elle s’était brusquement entichée du bien-être de l’individu – risquait de porter bientôt à son petit univers. Toujours il y aurait des pigistes, un peu anonymes ou beaucoup moins, et quelques feuillets hebdomadaires suffiraient à garantir leur survie. Toujours ils devraient remettre leurs papiers – plus tard leurs disquettes – d’une main fébrile à des rédac’ chefs perpétuellement de méchante humeur. Et toujours les rédac’ chefs rouleraient en Mercedes pourlingues et toujours une Gitane sans filtre fichée au coin des lèvres. Celui qui dirigeait la rédaction en chef du magazine où, çà et là, il plaçait la plupart de ses articles, n’arrivait-t-il pas déjà au journal en scooter ?

Il s’agissait d’un mensuel dont les plumes historiques étaient intimes de longue date avec Clapton, Mark Knopfler, Dylan ou Springsteen, ACDC, les bluesmen encore vivants du Delta et de n’importe quel groupe de graisseux de Carcassonne. A leurs yeux, uniformément gonflés par le whisky sec de 17h et la vodka tonic de minuit, pourvu que « ça » sache se servir d’une guitare mieux que d’une tronçonneuse, tant que « ça » sonnait le plomb, que « ça » vous portait au cœur et à l’estomac et vous laissait entrevoir « de pures tueries live ! », il y aurait toujours matière à écrire dessus, un peu tout et même n’importe quoi, le cynisme et la mauvaise foi s’étant, dans ce milieu, toujours coudoyer pour rivaliser d’audaces langagières. Le plus célèbre d’entre eux avait d’ailleurs fait sien le conseil que Lennon – « trop peace and love sur la fin » – avait un jour glissé à Bowie, « oh lui, rien qu’un poseur maniéré. » « Dis ce qui t’importe, pourvu que ça swingue. » Le reste, tout le reste, avait tôt fait de passer pour de « la Pop quinquin, mouais, à peine. » Mais tous les « chouchous » et les « chatons » de la terre veillaient au grain. Plus rien, à présent, n’échappait à leur zone d’influence. Et puis, il y avait toujours un voyage ou une veste Marlboro classics à la clé. Lorsque les pages du magazine promettaient, exceptionnellement, de faire bon accueil à l’un de ces groupes Pop tant honnis, le rédac’ chef’ savait pouvoir compter sur A. Les icônes de A. trouvaient grâce aux yeux de beaucoup d’autres journaux spécialisés, mais les places étaient soit trop chères, soit très prises. Et pour caresser l’espoir d’y écrire, un jour, encore fallait-il avoir le talent qu’il n’avait pas…

« Tu sais, c’est un métier. » En ouvrant le Chronopost qui contenait son dictaphone, oublié la veille dans les locaux de C.B.S., A. était tombé sur ce petit mot. Un mot signé « Lau », juste « Lau », écrit à l’encre turquoise. La veille, justement, son rédac’ chef l’avait envoyé, un peu à la sauvette, à

« Neuilly, tu vois où c’est ? Le chanteur des Nits. C’est bien le genre de muzak dont tu te farcis les oreilles à longueur de temps, non ? Ma nouvelle nana a très envie d’aller voir la Mano au Japon. Que veux-tu que je te dise ? L’amour, hein… Bon, t’as une heure. Dix questions. Du rapide. Le mec boit du thé. Le genre contemplatif, la peinture, Magritte et tout et tout. Encore un artiste bourgeois à la gomme. C’est dans tes cordes, ça, hein ? Tu te débrouilles comme tu veux mais c’est pour demain matin. 10h dernier carat. On boucle à minuit, alors t’avises pas de faire ton Pink Floyd. » Les Nits n’avaient bien sûr aucun secret pour A et l’heure et demie passée avec Henk Ofstede, le leader du groupe batave, resterait gravée comme le moment le plus gracieux de sa brève carrière de critique musical. Un peu avant, Laurence Delbasty que tout le monde, y compris son label manager, appelait Lau, juste Lau, et surtout pas « chouchou », encore moins « chaton », s’était avancée vers lui, un bloc-notes Rhodia à la main. Et Lau l’avait fait asseoir sur un petit canapé d’angle. Et Lau s’était mis soudain à griffonner tout ce qu’il y avait à savoir sur le dernier album du groupe. A. avait alors remarqué cette chose étrange : Lau écrivait comme on respire. Les yeux fermés. Et ses mots se détachaient de la page comme des silhouettes ligneuses sur une muraille…