Le Dorian Gray

Il y a trois mois, j’ai failli métamorphoser la face du monde. Il y a trois mois, j’ai inventé un polaroid-selfie-vérité, un gadget révolutionnaire qui permet de se voir tel que l’on est. En un simple clic l’appareil délivre un autoportrait saisissant de notre vérité intérieure. Je l’ai d’abord testé sur moi, le résultat était bluffant. Sur cet autoportrait, mon visage reflète tous les manquements à la vigilance : de mon œil droit émane une lumière apaisante tandis que le gauche lance des éclairs furieux, ma lèvre inférieure dessine une moue enfantine ravissante tandis que ma lèvre supérieure se crispe sur des idées obsessionnelles, l’une de mes oreilles semble écouter attentivement et patiemment tandis que l’autre parait s’égarer dans des divagations fantasmatiques, mes joues sont tendrement dodues et anormalement creuses et mon menton représente un subtil mélange de détermination et de poltronnerie. J’ai appelé cet appareil de très haute technologie « Le Dorian Gray ».

J’ai cependant été rapidement confrontée à un problème majeur : je n’ai trouvé aucun investisseur prêt à en faire commerce. Non que les gens doutent de l’efficience du produit, bien au contraire, mais les études de marché effectuées par les leaders des grandes entreprises concluent toutes que l’objet non seulement n’intéressera qu’une minime partie de la population mondiale mais, pire, qu’il sera confronté à un rejet quasi général et qu’il déclenchera des réactions agressives, destructrices pour les sociétés :

« La vérité n’intéresse absolument personne, chère madame. Il est étonnant que vous ne vous en rendiez compte que maintenant. Quand ils font un selfie, les gens ne veulent pas s’y voir tels qu’ils sont, ils veulent s’y trouver beaux, élégants, mignons, charmants, attirants, sexy, appétissants et ils désirent, surtout et avant tout, que les autres soient séduits. Ils exhibent leurs selfies pour se faire des amis sur les réseaux sociaux, pour rencontrer l’amour sur Meetic, pour séduire sur Tinder.  Regardez votre tête sur ce « polaroid-vérité » : une tête de folle, une tête illisible, bizarre et inquiétante. Qui a envie de se voir ainsi, dites-moi ? Qui a envie de se montrer dans cet état ? Vous avez la prétention d’appeler votre appareil le « Dorian Gray » mais offre-t-il un gage de jeunesse éternelle en contrepartie ? C’est une grosse anarque, oui ! Allons, allons, ma petite dame, ressaisissez-vous et concentrez vos efforts sur une innovation qui rende les gens HEUREUX, qui leur procure du BIEN-ETRE. Et, ne me rétorquez pas que ce bonheur est factice et illusoire car tout le monde s’en fout. Je dis cela, c’est pour votre bien, chère madame. Tenez, dès que vous aurez quitté cette pièce, je vais me pencher sur l’étude de marché prometteuse portant sur un lisseur de traits définitif nommé « Le Nicole Kidman », une invention altruiste et généreuse, vous voyez le principe ? ».

Afin de faire mentir les études de marché, j’ai voulu tester l’appareil sur mes proches. Qui m’en ont immédiatement voulu et m’ont même soupçonnée de l’avoir trafiqué par malice. La dernière réunion familiale a failli tourner à la tragédie. Pourtant, le déjeuner avait bien commencé, l’apéro était très joyeux et tout le monde était très excité à l’idée de rencontrer son vrai visage. Mais personne n’était préparé au choc de l’expérience. Ma tante Gilberte m’a giflée, mon oncle Raoul m’a insultée et ma nièce Lola, qui venait d’être élue Miss Normandie s’est mise à hurler en découvrant son visage qui ressemblait à un furoncle géant. Les autres grimaçaient devant leur polaroid. Seule mon arrière grand-tante Suzanne âgée de quatre-vingt-huit ans riait de voir son portrait qui ressemblait à un magnifique tableau de style préraphaélite.  J’ai eu beau leur montrer que mon selfie-vérité non plus n’était pas très jojo à regarder, leur dire que j’étais logée à la même enseigne qu’eux et que c’était une chose heureuse que de se voir enfin tels que nous étions vraiment, sans faux-semblants dans toute notre nature humaine aussi sublime que pitoyable, nous allions ainsi pouvoir nous prendre en main, travailler à devenir meilleurs, plus empathiques les uns envers les autres, nous inspirer de la sagesse de tatie Suzanne qui avait certainement beaucoup à nous apprendre, mais rien n’y a fait. « Pour qui tu te prends pour venir gâcher la fête avec tes airs de madame je-sais-tout ! »

L’oncle Raoul s’est saisi de l’appareil et l’a jeté violemment à terre.

Ces gens sont des fous, des aveugles, des médiocres, qu’ils moisissent dans leur ignorance me suis-je dit, furibonde. Je me suis penchée pour ramasser les morceaux éparpillés.

Pendant que je maugréais, accroupie sur le tapis du séjour alors que les autres se dirigeaient vers la table du salon, Tante Suzanne est apparue au-dessus de moi :

– Petite fille…

Je me suis redressée :

– Tatie, j’ai 35 ans.

– Et tu n’es encore qu’une petite fille, naïve, maladroite et présomptueuse. Leur réaction est tout à fait normale. Tu t’attendais à quoi en arrivant avec ton gadget à Vérité ?  A une reconnaissance immédiate ? Tu pensais que les gens allaient se jeter dans tes bras avec gratitude ? Cela fait des années qu’ils essaient de construire une structure qui tienne à peu près la route pour continuer d’avancer sans trop souffrir et toi, tu arrives et tu pulvérises leur schéma comme le ferait un enfant capricieux qui donnerait un grand coup de pied dans une fourmilière juste pour voir ce que ça fait.

– Tatie Suzanne, tu parles comme les études de marché, elles arrivent à la même conclusion que toi : il faut laisser les gens tranquilles et fabriquer des boites à bonheur illusoire…

– Ces gens de commerce savent ce qui « se vend », ils ont bien compris qu’il faut flatter le client, le cocooner dans son rêve et ses fantasmes, surtout le fantasme de lui-même. Mais moi je te dis autre chose : on n’impose pas sa vérité à quelqu’un qui ne l’a pas demandée. Et quand bien même on te la demanderait… les gens se pensent toujours plus solides qu’ils ne le sont, j’en ai vu s’effondrer alors même qu’ils disaient être en recherche de l’image authentique d’eux-mêmes…

Elle m’a caressé la tête et a rejoint les autres. J’ai regardé ma famille de déglingués semblable à toutes les familles : l’oncle Raoul racontait une blague qui tenait en haleine toute la tablée, Lola se remaquillait grâce à la fonction miroir de son iPhone et tante Gilberte apportait une superbe dinde, alors tout le monde a fait « Hoooo ! ». J’ai souri. Je suis allée chercher un balai et une pelle pour ramasser les pièces de mon gadget à Vérité, j’ai tout balancé à la poubelle puis je les ai rejoints et l’oncle Raoul, rouge et jovial, m’a servi :

– Et, un morceau de dinde, pour notre dinde nationale ! 


La « reproduction interdite » 1937 par Magritte