Le souvenir de sa main

Il est mort l’année dernière mais il m’arrive encore de perdre l’équilibre. A chaque chute sur la tempe, je voyage à travers le temps. Les choses mollissent. Un sourire de composition se fige sur les terrasses. Tout un chacun pourrait tomber dans le piège tendu par l’ombre du premier phare de l’angoisse ressuscité tout à coup par un vieux flash-back. C’est l’heure où le soir revient s’allonger dans la baignoire en feu de la mélancolie. Pourquoi ma vie se brise comme du cristal ? Pourquoi, quand mon cœur aimerait inventer une mémoire plus immédiate, ses pas incertains s’aventurent dans l’escalier obscur ? Il est mort pour mes cuisses tellement il m’a secouée à l’intérieur. Pourquoi quand je m’habille, une sensation de rudesse me courbe les reins. Toujours cette couleuvre qui se tord autour de mes jambes. Remonte jusqu’aux poignets…

L’amour, très jeune, alors j’avais pensé: ça doit faire comme du miel qui arriverait dans une odeur douce, véloce. Un homme s’avancerait. Il dirait: je serai ici avec toi, n’importe quand. Et puis: je t’aime, je t’aime je t’aime. Très jeune, j’avais pensé: le verbe aimer est un multiple de trois. Après, en grandissant, comme toute le monde, j’ai eu besoin de quelqu’un…

Il est mort l’année dernière. Ce matin, au Marché des Enfants Rouges, j’ai glissé sur une plaque d’égout. Alors que ma tête heurtait le sol, j’ai vu ses gros yeux me couver d’un regard morne. Il est mort l’année dernière. Ce matin, au Marché des Enfants Rouges, ses cris de rage me saisissaient à nouveau le bras au moment où je perdais l’équilibre. Et mes pleurs se serraient dans ma gorge comme il m’étranglait à l’écart. Devant l’étal du boucher, les gens ont du me prendre pour une folle. A chaque chute sur la tempe, je voyage à travers le temps. Sur mon cou, je ramasse le souvenir de sa main…