Le verrou de ta bouche…

Je ne sais plus, me dit-il,
si je t’ai déjà raconté
l’histoire de ce jeune garçon
parti un jour,
et c’était la première fois
et c’était avec la main
de son frère serrée
dans la sienne et c’était
tout poissé d’angoisse,
cette main-là,
l’histoire de ce jeune garçon
parti disputer de hargne et d’adresse à ce jeu
auquel jouent les garçons
avec l’espoir secret
de se nettoyer de la violence
ou bien de prétendre au courage,
cette lubie qui n’existe pas.
Je ne sais plus.
Peut-être bien que oui.
J’étais saoul sans doute.
Quand il m’arrive d’être saoul,
plus aussi souvent qu’avant mais ça m’arrive encore,
hélas, toujours au début
c’est que le bonheur me déborde
et puis, ça ne manque jamais,
la joie, bonne fille,
finit par céder son siège
à quelqu’un d’autre.

Ce quelqu’un d’autre
ne tarde pas,
ça aussi ça ne manque jamais,
à se gonfler de tristesse,
cette tristesse ancienne
tu sais.
Et alors je me surprends
à faire
ce que je déteste tant.
Et alors je raconte,
mal,
ce que dans ma vie
j’ai aimé
le mieux.
C’est une façon, assez puérile,
je sais,
de devancer les questions
qu’on présume, à tort
ou à raison,
plus ou moins embarrassantes.
C’est une façon
sans manière.
Je sais.

Il y a des gens
qui naissent pour se taire.
Très tôt ils devinent
qu’il va falloir
tout garder pour soi.
Mais qu’un soupçon
de joie vienne à bousculer le silence
et alors, et alors là…
tu voudrais soudain
que la parole coule
d’elle-même mais le temps
que ça prend de remonter
à la source,
déjà les mots coagulent
comme un mauvais sang.
Tout redevient moche,
atroce…
Même les soupçons
ont l’air un peu
suce-pied.
Voilà ce qu’il t’en coûte
d’avoir voulu forcer
le verrou de ta bouche.

Je ne sais plus, me dit-il,
si je t’ai déjà raconté cette histoire.
Je ne sais plus.
Si je l’ai déjà fait,
je t’en supplie, arrête moi.
Sinon, dis-toi seulement que tu l’as
échappé belle…

B.J.