Notre futur existe déjà

Quelle imprudence
me dit-elle
de vivre dans ces zones
où nous ne sommes pas
nées
Mais nous aimons l’imprudence
le confort rudimentaire
d’un double album
de baisers volés
qu’on arrache
au Cinémascope chatoyant
des porches
et cette part de naïveté
habite nos corps
depuis que le premier garçon
a promis
de s’ensanglanter le bout
des doigts par amour
le premier garçon
celui qui compte vraiment
Parce que ses maladresses
brûlantes
accompagneront toujours
le souvenir de la première
neige
Et avec lui on aimerait
avoir un endroit
qu’on appellerait notre maison
On voudrait avoir de longues
conversations au téléphone
comme un orgasme doux
mais pas trop
Et avec lui on aimerait
se lever chaque matin
Faire pâlir à la belle étoile
ses petits soleils
désespérés et virils
Et puis le piétiner
tout simplement
dans le sourire d’une paire
de sandales
qui détalent vers le lointain
Quelle imprudence
me dit-elle
de se poser la grande question
La seule qui compte vraiment:
à quel moment la vie
est-elle devenue
le contraire
de ce que tu voulais?
Quelle imprudence
me dit-elle
de s’aventurer dans ces zones
où les trahisons de la peau
se mettent à suinter
par tous les pores
Tu sais
les simples mortels ne peuvent
rien cacher
Tu sais parfois le monde
se durcit et se contracte
Être amoureuse être amoureux
en vrai ou pour de faux
c’est cette minute
où l’on recommence à se dire
qu’on va pouvoir
écouter de la musique
même après la mort
des derniers musiciens
Et que non
nous ne pouvons pas
mourir
puisque notre futur
existe déjà…