Pas de quoi fouetter un chat, sauvage ou non

Mon chat aurait pu

vendre plus de 5 millions

d’albums de pisse

oui au moins

Mais il aurait fallu

que pour une fois

dans sa vie

il prenne le risque

de se voir déshériter

par son père boucher

à Nice

par exemple

Qu’il monte un groupe

de rock

Plutôt au début

des années soixante

quand en France

le rock à la française

n’existait même pas

ou à peine

Mon chat est-il vraiment

sauvage ?

En rentrant de vacances

devant le spectacle d’apocalypse

de mon salon dévasté

par les dernières punkitudes

de l’abominable félin

ni une ni deux

j’ai sauté dans un train

de banlieue

J’ai voulu revoir

d’abord la rue

de la Grange Batelière

où j’ai été pigiste

pour la dernière fois

ensuite la rue Rossini

au 9 plus exactement

puisque c’est là

que vivait à l’époque

mon premier

grand amour

Un soir et c’était

il y a fort fort longtemps

alors j’ai été

à deux doigts

de servir un café

à Hervé Fornieri

Mais je ne veux pas

raconter cette histoire

Un jour le journaliste

le moins égoïste

que j’ai jamais connu

m’a donné une leçon :

tout ce qui se dit

off the record

ne doit pas égayer

les fêtes quelconques

qui se déroulent

en ville

Tout ce qui se dit

off the record

tu le gardes pour toi

pour toutes ces nuits

où tu déambuleras

avec ou sans miracle

Et quand tu vas

prendre conscience

que tu as passé ta vie

à tout rater

peut-être feras-tu

enfin partie

de la confrérie secrète

des hommes avinés

qui parlent à la lune

Au 10 rue de la Grange Batelière

nous étions encore jeunes

quand nous avons vus

débouler

Hervé Fornieri

dont le père était boucher

à Nice

Le journaliste le moins égoïste

que j’ai jamais connu

nous l’a présenté

comme le seul l’unique

rocker français

après Little Bob

et les Dogs

Nous avons bien ri

sous cape.

A nos yeux ce type

n’était que ringardise

incarnée

L’autre avait beau

nous citer

The Rock Machine

Country side

ou Mississippi River’s

enregistré en 72

à Nashville et en Louisiane

Nous rappeler

« jeunes trompettes »

que Bashung

avait même produit

deux de ses albums

et pas les moindres

non non et non

y’avait rien à faire

cet Hervé Fornieri

qui dans les années soixante

où le pire était encore

souhaitable

avait pris le nom

du personnage

joué par Elvis

dans Loving you

n’était qu’un pathétique

regreteur d’hier

et de cet atroce temps

des « yéyé. »

Un chanteur de baloche

qui se faisait passer

en prime

pour un historien du rock

dans cette émission

qu’il animait sur Radio Monte Carlo

Et dans cette émission

entre autres choses du passé

il parlait de Johnny Cash

et d’Hank Williams

bien avant qu’ils ne redeviennent

à la mode

par la seule grâce

d’un mouvement tournant

des tendances

Et d’Elvis puisque :

« moi, j’ai été déçu

par tous les chanteurs

de rock’n roll…

à part Elvis, quand même… »

Non non et non

cet Hervé Fornieri

qui n’était plus que le fantôme

de Dick Rivers

tout juste un rigolo de cirque

Mon chat aurait pu

vendre plus de 5 millions

d’albums de pisse

Mais il aurait fallu pour ça

qu’il…

Tout ce qui est off the record…

Pourquoi ai-je tenu

à revoir mon dernier domicile

connu de pigiste ?

Pour quelle raison ai-je fait le tour

de mes économies

pour commander

une bouteille de vin

hors de propos hors de prix

hors de tout

comme ça

à portée de mélancolie

de la rue Rossini ?

Quelques semaines plus tôt

Mark Hollis et Scott Walker

venaient de mourir

Un soir et c’était

il y a fort fort longtemps

alors j’ai été

à deux doigts

de servir un café

à Hervé Fornieri

Mais je ne veux pas

raconter cette histoire

Tout ce qui est off the record…

Non je vais tourner

un peu autour

en imaginant que ce texte

ait une voix exceptionnelle

de chaleur

et de souplesse

comme celle de mes idoles

de toujours

Des artistes Pop

le plus souvent

et surtout pas rock

Rue de la Grange Batelière

à l’époque

nous étions quelques uns

à penser

assez naïvement

que le rock

c’était le pognon

et l’hétéro-beauferie

quand la Pop music

défendait une certaine idée

du reste

Oh et puis allez…

Je vais tout vous dire

en vous cachant

bien sûr

les bonnes feuilles

Cet après-midi là

Dick Rivers avait déboulé

rue de la Grange Batelière

dans l’espoir

que le journaliste le moins égoïste

que j’ai jamais connu

son ami

lui rende un fier service

Charles Biétry produisait

une émission de télé

sur Canal plus

et le vieux rocker déchu

devait…

Tout ce qui est off…

Ce fameux soir

des années plus tard

mais il y a fort fort longtemps

quand même

ce soir où j’ai failli

servir un café

à Hervé Fornieri

il sortait de l’enregistrement

d’une autre émission

de télé

qu’animait à l’époque

Mireille Dumas

La patronne du restaurant

après l’avoir reconnu

m’a coiffé sur le poteau

des souvenirs plein les yeux.

Une larme pudique

coulait le long

de ses joues

«  pour vous, Dick Rivers,

c’est pas grand chose

mais quand j’étais jeune…

Ah quand même… »

Peut-être a-t-elle pleuré

à chaudes larmes

en apprenant le décès

d’Hervé Fornieri

alias Dick Rivers

fils de boucher

à Nice

Quand je suis rentré

de mon pèlerinage,

mon chat qui aurait pu

vendre 5 millions de disques

de pisse

oui au moins

si jamais si

me regardait de son air

louche de chat sauvage

Et là j’ai compris :

Nous avons toutes et tous

aimé pour la première fois.

La plupart d’entre nous

passe le plus clair

de sa vie

à presque tout rater.

Et cela dans le fond n’a

aucune importance

tant qu’on continue

à faire comme tout le monde :

essayer d’être heureux.

Nous sommes jeunes

en vouant une haine bête

et méchante à l’endroit

de tous ces maudits vieux

d’où qu’ils chantent

leurs ringardises

Et puis arrive ce jour

où c’est à notre tour

de compter nos morts