Reprendre le territoire…

Il commençait juste à pleuvoir

quand je suis tombé amoureux

de cette journaliste pour qui

l’amour de l’Angleterre

n’avait de limite que la critique

de l’Angleterre.

Nous étions au milieu de ce

fameux printemps

des années 90

dont le New Musical Express

affirmait qu’il durerait

au moins mille ans.

Mais c’était toujours le même refrain

avec le New Musical Express.

«La musique ne s’écoute pas pareil

selon la partie du corps

on l’on se trouve…»

Je lui tenais la main.

Une main anglaise

qui ne semblait pas connaître

la moiteur.

Dès que mes lèvres se dressaient

dans l’espoir du fameux baiser

magique

alors elle plaquait

les écouteurs orange

de son walkman

sur mes oreilles rouges.

Elle avait couvert les débuts

du courant «Madchester».

Suivi les Charlatans, Inspiral Carpets,

les Happy Mondays, 808 State,

New Order, c’était encore autre chose.

Quelque chose de sacré.

La veille encore elle m’expliquait

pourquoi les Stone Roses étaient

à ce point adorés….

«Pas de morale, dans ces sonnets prolo

du Nord, écoute un peu, me dit-elle.

Pas de philosophie, pas de politique

(ou alors si, justement, et seulement ça,

omniprésent même, jusqu’à l’excès)

Pour écrire des choses pareilles,

il faut commencer par apprendre à vivre

dans un corps très pâle.

Pour écrire des choses pareilles,

il faut apprendre à chasser le dragon

en se shootant aux bières lourdes

et à la terrine pour chat….»

La veille, après un concert de James

auquel elle prévoyait une carrière

en dent de scie

-«parmi tous ces petits bijoux

de la Pop anglaise

certains ont tôt fait

de virer à la pacotille.

A mesure que les stades se remplissent

les refrains sont désertés»-

elle avait tenu à me montrer

un joli coin de carte postale

tout au Nord.

Un coin qu’elle détestait.

Dans sa Rover vert olive

on s’était promis

de s’aimer au moins

jusqu’à l’autoroute.

«Je sais que vous, en France,

vous ne percevez

que des moues arrogantes

et prétentieuses.

Et souvent vous passez à côté…»

Un café américain en bordure

de cette aire de repos près de Durham

où trois moutons broutaient la lande

triste et grasse sur ces hautes terres

«qu’ils ont contribué à rendre riches,

 il y a fort fort longtemps,

au Moyen-âge et déjà au pied

du mur d’Hadrien,

quelque chose devait s’agiter

comme une envie de chercher la fortune

en faisant mine de croire

dur comme fer

aux canons de Saint-Georges

et à la conquête du vaste monde

par la voie des mers où cingleraient bientôt

les vaisseaux gonflés d’importance

de la Compagnie des Indes Orientales.»

A la fac d’histoire parisienne

des profs d’extrême droite bien comme il faut

nous ont longuement enseignés

qu’ils déchaînèrent des tempêtes en tutu

sous les crânes d’un peu partout.

«Chez nous, me dit-elle,

faire la guerre en se pinçant le nez

a toujours été un art délicat.

Mais je m’en tape du passé héroïque

et glorieux de nos aînés.

Le Northumberland, bon d’accord, t’as vu,

c’est joli.

Mais toute cette nature verte et morte

ça donne envie d’écouter Donovan en boucle,

Dire Straits jusqu’à la prochaine

gare routière.

Et après on fait comment

pour sentir que la jeunesse

est un rêve possible?

Depuis que les pelouses sont

devenues chères,

oui, on fait comment?

On s’embrasse jusqu’à la fin du monde

devant une ribambelle de cottages

où les dinosaures du Labour

s’exposeront dans un musée

de cire avant le prochain tournoi

de cricket ?

Viens on se casse d’ici.

Vade retro Santana!

Moi, je veux juste

que tu me regardes danser sur les ruines

de la classe ouvrière

que les jeunes gens oisifs

des quartiers maigres

de ce Nord d’un peu plus bas,

célèbrent,

à Manchester, par exemple,

sur les pistes de l’Hacienda…

 Il commençait juste à pleuvoir

quand je suis tombé amoureux

de cette journaliste  

qui m’expliquait pourquoi

les sales petites gouapes

de cette partie du Nord de l’Angleterre 

avaient décidé de faire en sorte

que l’espace de leur cité

dévastée de chagrin

fait de bière de brique et de foot

participent à la transe gigantesque

qui finirait par venger leurs pères

jamais remis de cette lointaine époque

coureuse de désert

et marchande de tapis

«L’Empire n’existe plus. Les usines

ont fermé. Et eux, alors, ils chantent

pour reprendre le territoire…»