SASHA, fantôme d’appartement

La première fois que j’ai rencontré mon fantôme d’appartement, il ronflait. Un doux ronflement vibrant, presque mélodieux. Je dis Il parce que l’on évoque souvent les fantômes au masculin (et que l’on n’a pas encore inventé un pronom personnel neutre en Français). En fait, je n’ai jamais su son genre et peu m’importe car mon fantôme et moi avions juste besoin de savoir que nous étions présents l’un pour l’autre sans plus de précision sur nos identités sexuelles et sociales.

Il ou elle ronflait donc. J’ai d’abord cru qu’il s’agissait de mon voisin de palier car les murs des immeubles modernes sont si fins qu’on y entend vivre nos contemporains comme s’ils évoluaient dans le même espace que nous. Mais après avoir inspecté à l’oreille tous les murs de l’appartement, j’en ai conclu que le ronron harmonieux ne venait pas d’à côté mais bien de chez moi. Plus exactement de la chambre d’ami et pour être plus précise du Shikibuton qui venait de m’être livré l’après-midi même et qui arrivait directement du Japon. Je me demande encore aujourd’hui si mon fantôme n’était pas Japonais. S’il ne s’était pas faufilé dans le carton d’emballage au moment de l’empaquetage. Mais connaître la nationalité de son fantôme d’appartement est-il nécessaire ? Nous ne nous parlions pas, nous ne nous voyions pas et chose étrange, si l’on s’en réfère aux lieux communs sur les ectoplasmes, mon chat ne percevait pas son aura. Il n’a jamais bougé une moustache en la présence de Sasha (j’ai fini par donner un prénom à mon fantôme car chaque être, aussi immatériel soit-il, a le droit d’être nommé).

A partir de cet épisode du ronflement, j’ai vécu avec Sasha durant huit mois et vingt-cinq jours.

Il a toujours manifesté sa présence d’une manière très délicate. Il avait des attentions à mon égard. Le matin, j’étais réveillée par une odeur de café. Quand j’arrivais dans la cuisine, il était fumant dans la cafetière italienne, je n’avais plus qu’à me servir. Sasha s’asseyait en face de moi et nous nous taisions ensemble en regardant les immeubles de la cité se découper au loin. Quand je prenais ma douche, il faisait mousser le gel parfumé à la violette sur mon dos d’une caresse à peine perceptible. Quand j’écoutais les œuvres pour piano de Gurdjieff/de Hartmann allongée sur le shikibuton, il dansait, je crois, car je sentais autour de moi des frissons aériens et gracieux. La chambre d’ami dans laquelle était posé le lit japonais n’a jamais accueilli d’autres existences que celle de Sasha et la mienne, finalement. Le chat, étrangement n’y entrait jamais. J’en viens presque à me dire aujourd’hui que je n’ai commandé le shikibuton que pour offrir l’hospitalité à mon fantôme avant même de savoir qu’il existait. La pièce avant cela était un lieu sans vie dans lequel j’accumulais des choses matérielles et sans intérêt.

Ainsi mes journées s’étaient peu à peu harmonisées à la présence de mon fantôme. Quand je lisais sur le lit de ma chambre, il venait s’allonger à côté de moi et je sentais son souffle sur ma nuque car il se penchait pour lire sur mon épaule. Il tournait parfois les pages de mon livre et il savait précisément quand le faire. Parfois, il s’endormait. Sa respiration s’apaisait puis le petit ronronnement caractéristique commençait. Je n’ai jamais si bien dormi que bercée par ce doux bruit devenu familier.

Il me manque à présent. Parfois, je me réveille en sursaut la nuit et je cherche, affolée, le souffle, le son, le corps éthéré. Il a disparu comme il est apparu.

J’ai espéré son retour, je l’ai attendu, en vain.

Puis, j’ai repris ma vie d’avant, mon existence d’être vivant réel mais je me demande si mon fantôme n’était pas moins chimérique que moi car je ne me suis jamais sentie si présente au monde qu’en sa compagnie de spectre. Tout faisait sens sans que je ne me l’explique. La vie était là dans sa complétude, simple, évidente.

Peut-être Sasha m’en veut-il de ne pas savoir comment faire perdurer cet état de plénitude, qu’il se dit que ça n’aura servi à rien, que je n’ai rien appris de son passage, de notre relation.

Ce matin, je bois mon café en regardant le paysage urbain par la fenêtre de la cuisine comme quand il était encore là et que je percevais son essence bienfaisante autour de moi. Mon chat, lance la patte en l’air comme pour saisir quelque chose que je ne vois pas.

On n’a qu’un fantôme par vie.

Photographie : avec l’aimable autorisation de Pam SoYou.